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Le piège hétéronormatif et patriarcal des préliminaires : Quand la sexualité des corps handis est étiquetée

Bananes épluchées autour de deux beignets rose et chocolat sur fond rose, composition ludique et décalée.

Dans l’imaginaire collectif, largement façonné par le cinéma grand public, la littérature érotique conventionnelle et une éducation sexuelle souvent lacunaire, la sexualité suit un scénario bien rodé. C’est une ligne droite, une progression logique et presque militaire : on se rencontre, on se séduit, on passe aux « préliminaires », et enfin, on atteint l’acte « réel », celui qui compte, celui qui valide la performance : la pénétration vaginale.


Ce scénario, nous le connaissons toustes. Il est tellement ancré qu’il en devient invisible. Pourtant, pour les personnes en situation de handicap, et plus particulièrement pour les femmes et les minorités de genre handies, ce scénario n’est pas seulement restrictif : il est violent. Il constitue ce que j’appelle un piège hétéronormatif et patriarcal. Un piège qui, sous couvert de romance et de montée du désir, enferme les corps dans des normes de validité et de genre qui nient notre autonomie, notre plaisir et parfois même notre humanité.


Aujourd’hui, je souhaite déconstruire ce mécanisme. Non pas pour interdire la pénétration (que j’aime aussi) ni critiquer le désir, mais pour libérer la sexualité de la tyrannie de la performance et ouvrir le champ des possibles à toutes les formes de plaisir, notamment celles vécues par les corps qui ne correspondent pas aux standards médicaux et esthétiques dominants.


La hiérarchie du plaisir : Quand le « vrai » sexe écrase le reste

Le premier problème de ce scénario imposé réside dans la hiérarchisation des actes sexuels. Dans la vision hétéronormative dominante, les préliminaires ne sont pas une fin en soi. Ils sont un moyen. Ils sont l’antichambre, le sas de décompression, la préparation nécessaire pour que « l’acte » puisse avoir lieu. Ils sont subordonnés à la pénétration.


Cette vision est profondément validiste. Elle suppose que tous les corps sont capables de pénétrer ou d’être pénétrés selon des modalités standards. Elle ignore les douleurs chroniques, les spasticités, les fatigues et rétractions musculaires, les particularités anatomiques ou les dispositifs médicaux (sondes, poches, fauteuils) qui peuvent rendre la pénétration impossible, douloureuse, ou simplement non désirée.


Pour une personne en situation de handicap, se voir imposer ce scénario, c’est se voir dire implicitement que sa sexualité est incomplète si elle ne mène pas à cette étape finale. C’est vivre l’échec avant même d’avoir commencé. C’est sentir que son corps est « en panne » parce qu’il ne permet pas d’atteindre la norme.


Mais le piège va plus loin. En dévalorisant les préliminaires au rang de simple préparation, on dévalorise tout ce qui constitue souvent le cœur du plaisir pour beaucoup de personnes handies : le toucher, le baiser, le massage, la sensualité, la connexion émotionnelle, les jeux de pouvoirs consentis, l’exploration sensorielle. On réduit la richesse infinie de l’érotisme à une course vers un objectif unique. Et quand cet objectif est inaccessible, on laisse la personne dans le vide, lui faisant croire qu’elle n’a pas eu de « vraie » relation sexuelle.


L’asexualisation par la porte dérobée

Ce piège a une conséquence redoutable : il renforce l’asexualisation des personnes handicapées. Si la sexualité « réussie » est celle qui respecte le scénario hétéronormatif (préliminaires + pénétration), et que nos corps ne permettent pas ce scénario, alors la conclusion logique de la société validiste est que nous n’avons pas de sexualité.


On nous dit : « C’est trop compliqué pour toi », « Tu ne pourrais pas assumer », « Tu es trop fragile ». Sous prétexte de nous protéger (ce validisme bienveillant dont je parle tant), on nous enferme dans une bulle asexuée. On nous interdit l’accès au risque, à l’inconnu, à la découverte de nos propres limites et de nos propres envies.


Pire, on nous propose parfois des solutions toutes faites, comme l’assistance sexuelle, présentée comme la solution miracle. Si l’accompagnement sexuel est un outil précieux et nécessaire pour certainEs, le piège est de le proposer de manière systématique, comme si c’était la seule option pour les corps handis. Cela revient à dire : « Tu ne peux pas séduire, tu ne peux pas construire une relation, alors voici un service pour combler un besoin physiologique ». C’est une autre forme de déshumanisation, qui nous exclut du jeu de la séduction, de la complexité des sentiments et de la construction érotique.


Sortir du piège : Vers une sexualité autodéterminée

Alors, comment briser ce cycle ? Comment sortir de ce piège hétéronormatif et patriarcal pour réinventer une sexualité libre, inclusive et épanouissante ?

La réponse tient en un mot : l’autodétermination.


Il s’agit de reprendre le pouvoir sur notre propre récit sexuel. Cela commence par déconstruire l’idée même de « préliminaires ». Pourquoi appeler cela des préliminaires ?

Pourquoi ne pas appeler cela simplement du plaisir ?


Dans une approche inclusive et antivalidiste, chaque acte sexuel a une valeur en soi. Un baiser peut être l’aboutissement d’une rencontre. Un massage peut être une sexualité complète. Une conversation érotique, un échange de regards, une exploration sensorielle sans pénétration sont des sexualités accomplies, riches et valides. Il n’y a pas de hiérarchie. Il n’y a pas de ligne d’arrivée à atteindre pour obtenir le diplôme de « bon coup » ou de « personne sexuée ».


Pour les personnes en situation de handicap, cela implique de réapprendre à distinguer le toucher plaisir du toucher fonctionnel. C’est un travail de réappropriation du corps. C’est oser dire : « Ici, je veux être touchée comme ça, pas comme quand tu m’aides à m’habiller ». C’est oser dire : « Je ne veux pas de pénétration ». C’est oser dire : « Stop, ce geste me rappelle mes soins, ça ne m’excite pas ».


Cela implique aussi que les partenaires, qu’iels soient valides ou handies, fassent un travail sur leurs propres représentations. Il s’agit de quitter la posture du/de la « sauveureuse » ou « soignantE » pour endosser celle de l’amantE. C’est accepter que le corps handicapé n’est pas un problème à résoudre, mais un territoire de désir à explorer, avec ses propres cartes, ses propres reliefs, ses propres règles.


Cela nécessite de créer des espaces de sécurité où la parole est libérée. Dans mes groupes de parole et mes accompagnements, je vois combien il est libérateur pour les personnes handies de réaliser qu’elles ne sont pas seules à vivre ces blocages. Entendre d’autres raconter comment iels ont détourné les normes, inventé leurs propres pratiques, osé dire non à la pénétration ou oui à des pratiques non conventionnelles, c’est se donner la permission d’exister sexuellement hors du cadre imposé.


Réinventer l’érotisme pour toustes

Le piège hétéronormatif et patriarcal des préliminaires est une prison dorée. Il promet le plaisir mais livre souvent la frustration, la dépendance et l’invisibilisation. Il est temps de briser nos chaînes.


Réinventer la sexualité, c’est accepter qu’elle soit plurielle. C’est reconnaître que pour certainEs, la pénétration est un plaisir parmi d’autres, et pour d’autres, elle n’a pas sa place. C’est comprendre que le temps du désir n’est pas linéaire : il peut être lent, haché, intense, doux, silencieux ou bruyant.


Pour les personnes en situation de handicap, sortir de ce piège est un acte politique. C’est affirmer que nos corps sont désirables tels qu’ils sont, sans modification, sans « réparation ». C’est refuser d’être les objets passifs d’un scénario écrit par d’autres. C’est revendiquer le droit à l’erreur, au risque, à l’inconnu.


Alors, la prochaine fois que vous entendrez le mot « préliminaires », posez-vous la question : préliminaires à quoi ? Et si c’était juste le début de quelque chose d’unique, qui n’appartient qu’à vous et à votre partenaire, sans obligation de résultat, sans norme à atteindre ?


La liberté sexuelle commence par là : par l’audace de réécrire le scénario, page après page, caresse après caresse, en écoutant enfin notre propre désir.

 
 
 

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