Fausses représentations sur l'hymen et la virginité : quand le validisme et le patriarcat lisent la valeur d'un corps sur une membrane
On m'a souvent appris que mon corps était un texte que d'autres pouvaient lire. Un corps à évaluer, à juger, à classer : valide ou non, « normale » ou non, « pure » ou « abîmée ». Deux histoires apparemment éloignées se rejoignent pourtant dans cette même logique : la croyance en l'hymen comme preuve de la virginité, et le validisme. Toutes deux consistent à faire d'une caractéristique physique la mesure de la valeur d'une personne. Et toutes deux sont des outils de contrôle, en particulier sur les corps des personnes avec utérus, et plus encore quand ces personnes sont handicapées.
L'hymen, ce mythe anatomique
Commençons par ce que dit le corps, tout simplement. L'hymen est une petite membrane souple, située à l'entrée du vagin. Sa forme et sa taille varient énormément d'une personne à l'autre, et ce, indépendamment de toute activité sexuelle. Elle peut être fine ou épaisse, très extensible, parfaitement lisse ou parcourue de replis. Certaines personnes naissent avec, d'autres en sont totalement dépourvues, sans que cela ne soit une anomalie. Chez environ 1 à 2 nourrissonEs sur 1000, l'hymen est imperforé, c'est-à-dire qu'il ne présente aucune ouverture.
Surtout, la forme de l'hymen change naturellement au cours de la vie. Sous l'effet des hormones, à la puberté, il s'élargit. Il ne se « rompt » pas en faisant du sport, à cheval ou en mettant un tampon. Et, contrairement à une idée reçue tenace, il ne se déchire généralement même pas lors d'un premier rapport avec pénétration, précisément parce qu'il s'agit d'une membrane très flexible.
Si saignement il y a parfois la première fois, c'est le plus souvent à cause de petites déchirures de la peau de la fourchette, ou parce que la personne était tendue et/ou pas assez excitée ni lubrifiée. Pas à cause d'un « barrière » qui se briserait.
La conclusion est sans appel, et je la répète aussi souvent que nécessaire : il est impossible de savoir si une personne a eu des rapports sexuels en regardant son hymen. Même les médecins les plus expérimentéEs ne le peuvent pas.
La virginité n'est pas un état du corps, c'est une construction sociale
Le mot « vierge » sert généralement à désigner une personne qui n'a pas encore eu de rapport avec pénétration vaginale. Derrière cette définition se cache tout un imaginaire hétéronormé : le « vrai sexe » serait la pénétration entre un homme et une femme ; « perdre sa virginité » serait un rite de passage unique et irréversible ; et la virginité d'une femme serait une valeur précieuse, liée à sa désirabilité.
Or il existe une infinité de façons d'avoir une vie sexuelle, entre personnes de tous genres, qui n'incluent aucune pénétration vaginale. La virginité n'est donc pas une vérité inscrite dans la chair. C'est une catégorie sociale, culturelle, religieuse. Et quand une pratique sexuelle est consentie et partagée entre adultes, elle est bonne, quel qu'en soit le nombre et quelle qu'en soit la forme. Que l'on ait zéro ou des milliers de partenaires, notre valeur est entière, du premier au dernier jour.
Le lien avec le validisme : le même regard qui trie les corps
Voilà le point politique que je veux amener. Le validisme est un système d'oppression subi par les personnes handicapées du fait de leur non-correspondance aux normes médicales établissant la validité. Son idéologie postule que les corps jugés « non conformes » auraient moins de valeur. Elle prétend pouvoir lire une valeur sur un corps.
La mythologie de l'hymen procède exactement avec la même mécanique. Elle prétend qu'une caractéristique physique dirait quelque chose de la valeur morale d'une personne : intacte = pure = désirable ; « rompue » = souillée = dévalorisée. Dans les deux cas, un corps est réduit à un signe censé trahir une vérité sur son « honnêteté » ou sa « normalité ». Dans les deux cas, on confisque à la personne le droit de dire elle-même qui elle est et ce qu'elle vit.
Le validisme bienveillant et la culture de la « pureté » partagent aussi le même langage de la protection. On nous dit « protéger » les femmes et minorités de genre en surveillant leur virginité, comme on prétend « protéger » les personnes handicapées en niant leur sexualité. À chaque fois, au nom de la protection, on prive de vie, de parole et d'autonomie.
Et pour les personnes handicapées, une résonance particulière
D'abord parce que nos corps sont plus souvent examinés, manipulés, disséqués par un regard médical qui parle à notre place. Le même rapport de pouvoir qui autorise unE médecin à prétendre « voir » une virginité est celui qui autorise qu'on décide, sans notre consentement éclairé, de notre contraception, de notre corps, de notre droit à la parentalité. Le contrôle de la sexualité et le contrôle du corps valide sont deux faces d'une même idéologie.
Ensuite parce que les personnes handicapées sont simultanément renvoyées à deux images opposées et tout aussi fausses : l'ange asexué, purE parce que présuméE sans sexualité, et la personne « à part », dont on questionnerait la « propreté » ou la capacité à être désirée. La pureté supposée de la personne handicapée, parce qu'on lui refuse une vie sexuelle, est une autre façon de la maintenir hors du champ du désir et du droit.
Enfin, parce que l'éducation à la sexualité, elle, nous est trop souvent refusée. On n'éduque pas les enfants et jeunes handicapéEs à leur corps, au plaisir, au consentement, à l'anatomie réelle. Ce vide laisse toute la place aux mythes, hymen, virginité, honte, et aux violences, qui prospèrent précisément là où la parole et l'information font défaut.
Et l'hyménoplastie dans tout ça ?
Certaines personnes recourent à une intervention chirurgicale pour « reconstruire » un hymen, souvent pour répondre à des exigences culturelles ou religieuses. Il faut le dire clairement : cette procédure est mutilante et médicalement inutile. Elle ne transformera personne en « vierge », puisque la virginité n'est pas un état anatomique. Elle répond à une pression sociale, pas à un besoin de santé. Comprendre cela, c'est déjà désarmer la pression.
Reprendre le pouvoir sur nos récits
Déconstruire le mythe de l'hymen, ce n'est pas qu'une affaire d'anatomie. C'est refuser qu'un corps soit lu, trié, noté par d'autres. C'est refuser la même logique qui trie les corps valides des corps handicapés. C'est réaffirmer que notre valeur ne dépend ni d'une membrane, ni d'un diagnostic, ni du regard que quelqu'unE d'autre pose dessus.
La santé sexuelle est un droit, pour tous les corps, tous les fonctionnements, tous les parcours. Elle commence par une information honnête, accessible, et par le droit de chacunE à définir soi-même sa vie intime, affective et sexuelle, librement, consentie, et sans tabou.





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