EVARS : une éducation « pour toustes les élèves »… vraiment ?

Depuis la rentrée 2025, la France dispose enfin d'un programme national d'éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS), de la maternelle au lycée. C'est une avancée réelle, obtenue de haute lutte, et elle mérite d'être défendue. Mais lue avec des lunettes antivalidistes, elle pose un problème : les élèves handicapéEs y sont annoncéEs partout, mais présentEs presque nulle part.
Une inclusion déclarée, pas construite
Chaque programme, de la maternelle au lycée, s'ouvre sur la même phrase : « Une attention particulière est accordée aux élèves à besoins éducatifs particuliers, notamment aux élèves en situation de handicap, afin de les inclure dans le travail collectif de sensibilisation et de réflexion » (programmes EVAR/EVARS, Éduscol).
Ensuite, plus rien, ou presque. Dans les contenus, le mot « handicap » apparaît une fois à l'élémentaire, une fois au collège et une fois au lycée. Rien sur le FALC, les pictogrammes, la LSF, les supports tactiles ou la communication alternative. L'inclusion est renvoyée aux équipes, déjà peu formées.
C'est un biais validiste structurel : l'élève pour qui le programme est pensé est valide. Les autres sont une note de bas de page.
Le handicap, absent de la liste des discriminations
Dans ses principes, l'EVARS « contribue à la lutte contre les discriminations énoncées à l'article 225-1 du Code pénal et opérées entre les personnes sur le fondement "de leur sexe", "de leur identité de genre" et "de leur orientation sexuelle" ».
Or l'article 225-1 énumère plus de vingt critères, dont le handicap. Le programme en retient trois. Au collège, une notion évoque les discriminations fondées « notamment du sexe, de l'orientation sexuelle, de l'identité de genre ou de l'état de santé ». L'état de santé y figure, le handicap non.
Il ne s'agit pas de mettre les luttes en concurrence : le programme a raison de nommer les queerphobies. Mais ce qui n'est pas nommé n'est pas enseigné. Les élèves n'apprendront pas à repérer le validisme dans la vie amoureuse : le rejet, la fétichisation, l'idée qu'« on ne sort pas avec quelqu'unE comme ça ».
AmiE oui, amoureuxSE, on verra
En CE1, le seul objectif qui parle du handicap dans les relations demande de « prendre conscience que le genre, le handicap ou l'état de santé ne sont pas un obstacle pour nouer des amitiés ».
La phrase est bienveillante, mais elle porte sur l'amitié. Juste à côté, le même programme invite à « identifier et différencier plusieurs types de sentiments et de relations amoureuses et amicales » et à comprendre « qu'il est possible d'apprécier et aimer qui on veut ». Pour le sentiment amoureux, le handicap disparaît.
On retrouve un stéréotype bien connu : la personne handicapée est leA bonNE copainE, leA camarade fidèle, cellui qu'on « inclut », mais pas cellui qu'on désire. Or les représentations de l'enfance façonnent ce qu'on croit possible pour soi.
Le handicap comme facteur de risque
Au collège comme au lycée, le handicap revient une seule fois, dans les séances sur le consentement. Il s'agit d'« analyser ce qui peut avoir une influence sur la capacité à reconnaître ou à donner le consentement (par exemple, les substances psychoactives, les situations de violences [telles que l'emprise], les situations de handicap, les situations de domination ou de pouvoir, la soumission chimique) ».
Le risque de violences est réel. Mais regardons où le handicap est rangé : à côté de l'alcool et de la soumission chimique. Il devient une condition qui altère le consentement, pas un rapport social qui expose aux violences. Le problème n'est plus l'agresseureuse, l'institution ou la dépendance organisée, c'est la personne elle-même.
C'est la seule apparition du handicap dans toute la partie « sexualité ». Le programme du secondaire parle de désir et de plaisir, mais jamais pour dire qu'unE ado handicapéE peut désirer, avoir une orientation sexuelle, vivre une relation ou envisager une parentalité. Reste la vision classique : asexuéE ou vulnérable.
Plus net encore : le dépliant destiné aux parents de 4e-3e reprend cette liste, mais sans le handicap. Il ne reste que « les substances psychoactives ou les situations de domination ». Aucun des sept dépliants parents, de la maternelle au lycée, ne mentionne le handicap. Les familles d'enfants handicapéEs, souvent les plus démunies sur ces questions, n'y trouvent rien pour elles.
La dépendance, grande absente
Le programme parle d'intimité et de limites, mais suppose unE élève qui se lave seulE, s'habille seulE et va aux toilettes seulE. Or beaucoup de jeunes handicapéEs vivent leur intimité avec un tiers : parent, AESH, aide-soignantE, éducateurice. Le livret de maternelle rappelle que « les parties intimes ne peuvent en aucun cas faire l'objet de contacts physiques ». Comment l'entendre quand quelqu'unE doit les toucher chaque jour pour des soins ? Comment dire non à la personne dont on dépend ?
C'est là que se jouent beaucoup de violences, et que se construit le rapport à un corps manipulé, soigné, parfois exposé sans qu'on demande son avis. Le programme n'en dit rien. Les élèves en IME, en ULIS ou en établissement médico-social n'y apparaissent pas.
Ce que les livrets font mieux
Pour être juste, certains livrets d'accompagnement vont plus loin. Celui de maternelle propose un point de vigilance sur le toucher avec les élèves sourdEs, aveugles ou autistes : annoncer le geste, chercher un accord. Celui de CM2 rappelle que la puberté peut se dérouler autrement selon les situations de handicap. Il invite à adapter les supports, à varier les modes d'expression (orale, écrite, gestuelle, visuelle) et à « intégrer à la réflexion des exemples concrets de situations qui peuvent être vécues plus spécifiquement par des personnes en situation de handicap ». Il signale même que les symptômes psychotraumatiques sont « souvent confondus avec les manifestations du handicap », un point essentiel pour repérer les violences.
Mais ces pistes restent des encadrés. Les « exemples concrets » annoncés ne sont jamais donnés, et l'élève handicapéE reste un objet de précaution pour l'adulte, rarement une personne dont la vie affective compte en soi.
Et la campagne « Droit à l'EVARS » ?
La campagne du collectif Droit à l'EVARS est précieuse. Le collectif cite d'ailleurs « l'inclusion des personnes en situation de handicap » parmi ses enjeux, et Les Dévalideuses font partie de ses soutiens. Pourtant, dans ses supports grand public, le handicap s'efface.
Les trois affiches montrent une diversité de couleurs de peau bienvenue, mais aucun enfant ni ado visiblement handicapéE. Ni fauteuil, ni appareil auditif, ni enfant qui signe. Les questions affichées (« mon amoureuse refuse de tenir ma main », « mon copain a envoyé mon nude ») mettent aussi en scène uniquement des couples hétérosexuels.
Le dépliant promet « à tous les jeunes un espace d'information adapté à leur âge », sans un mot sur le handicap.
L'enquête 2026 sur la mise en œuvre de l'EVARS montre que seuls 32 % des établissements ont réalisé les trois séances pour toutes leurs classes. Mais elle ne dit rien des élèves en ULIS ou en IME, sans doute encore moins bien serviEs. Ce qu'on ne mesure pas reste invisible.
Reste l'accessibilité concrète. Les affiches et le dépliant sont des PDF non balisés. Les citations des affiches, en typographie manuscrite et courbée, ressortent en lettres dans le désordre quand on extrait le texte, ce que restituera aussi un lecteur d'écran. Aucune version FALC. Une campagne sur le droit à l'information que tout le monde ne peut pas lire, c'est un paradoxe.
Le plus frappant, c'est que l'expertise existe : le Livre blanc du collectif demande une obligation légale d'éducation à la sexualité dans les institutions accueillant des jeunes handicapéEs, et la présence des organisations de personnes concernées au comité de pilotage. Ces revendications disparaissent de la communication grand public.
Ce qu'on demande
Nommer le handicap parmi les discriminations à combattre, y compris dans la vie affective et sexuelle.
Représenter des enfants et des ados handicapéEs comme amoureuxSES, désirantEs et désirables, et pas seulement comme amiEs ou victimes potentielles.
Traiter la dépendance et l'aide humaine comme un vrai sujet : intimité pendant les soins, consentement dans la relation aidantE-aidéE, droit de dire non à la personne dont on dépend.
Produire des supports accessibles (FALC, LSF, audiodescription, pictogrammes, PDF balisés), pour les élèves comme pour les familles.
Garantir l'EVARS dans le médico-social (à défaut d’une véritable politique de désinstitutionnalisation que nous réclamons encore plus fort), et l'inclure dans les enquêtes de suivi.
Associer les personnes handicapées et leurs organisations à la conception des contenus et des campagnes, en co-construction.
Défendre l'EVARS et en critiquer les angles morts, ce n'est pas contradictoire, c'est la même exigence. Une éducation à la sexualité qui oublie les élèves handicapéEs ne les protège pas : elle les laisse sans mots face aux violences et sans modèles face au désir. « Pour toustes les élèves », d'accord. Mais tous les élèves, ça nous inclut aussi.




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