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Être mère autrement : Quand la nulliparité devient un acte de création politique

Représentation stylisée et lumineuse de l'appareil reproducteur féminin (utérus, trompes de Fallope, ovaires) en bleu néon sur fond noir. Un tracé d'électrocardiogramme traverse la partie inférieure, dégradant du bleu électrique à gauche vers le rose et le rouge à droite, symbolisant le rythme cardiaque ou la vitalité. Des particules lumineuses flottent autour de la structure anatomique.

Le calendrier nous le rappelle chaque année à la Fête des Mères. C’est un moment de célébration, souvent teinté de douceur, où l’on honore celles qui ont porté, élevé, nourri. Pourtant, pour beaucoup d’entre nous, femmes valides ou handicapées, cette date résonne comme une injonction silencieuse, voire comme un rappel douloureux de ce que la société considère comme le seul accomplissement féminin valable : la procréation.


Il est temps de déconstruire ce mythe. Il est temps de redéfinir la maternité non plus comme un acte biologique exclusif, mais comme une posture d’être au monde, de transmission et de création. Être « mère » sans avoir enfanté, c’est ce que j’appelle la nulliparité créatrice. C’est une forme de parentalité sociale et intellectuelle qui, loin d’être un manque, est une puissance.


L’injonction à la maternité : un piège à deux vitesses

Pour une femme valide, ne pas avoir d’enfant est souvent perçu comme une anomalie. « Et les enfants, c’est pour quand ? », « Tu vas regretter », « Qui s’occupera de toi plus tard ? ». Ces questions, posées avec une bienveillance parfois naïve ou une curiosité mal placée, sous-entendent qu’une vie de femme sans enfant est une vie inachevée. On cherche la pathologie, le traumatisme caché, l’égoïsme supposé. On pense qu’il y a un « problème » chez elle.


À l’inverse, pour une femme handicapée, l’injonction se mue immédiatement en interdiction. Dès l’annonce du handicap, et particulièrement si celui-ci implique une dépendance physique ou une visibilité marquée, la possibilité d’être mère est niée. Le corps médical, la famille, et la société dans son ensemble projettent une incapacité fondamentale à protéger, à nourrir, à élever.


Si, par miracle ou par détermination, une femme handicapée devient mère, elle se heurte alors à un mur de jugements. On la surveille, on l’infantilise, on remet en cause sa légitimité. Elle passe du statut de « personne à protéger » à celui de « mère à risque ». Dans les deux cas – femme valide sans enfant ou mère handicapée – le regard social est un outil de contrôle qui vise à cantonner les femmes à des rôles prédéfinis, validés par la norme validiste et patriarcale.


Mais qu’en est-il de celles qui, par choix, par hasard de la vie, ou parce que le système les en a empêchées, n’ont pas d’enfants biologiques ? Sont-elles pour autant stériles de sens ?


La nulliparité : une fertilité de l’esprit et de l’action

Être nullipare, ce n’est pas simplement ne pas être « mère ». C’est être mère autrement. C’est déplacer le lieu de la gestation : ce n’est plus dans le ventre que la vie se développe, mais dans l’esprit, dans les projets, dans les relations.


En tant que paire-aidante professionnelle en santé sexuelle et handicap, je fais quotidiennement l’expérience de cette maternité alternative. Mon métier, mon militantisme, mon engagement au sein du collectif Les Dévalideuses sont autant d’enfants que je mets au monde. Quand j’accompagne une personne à reprendre pouvoir sur sa vie affective, quand je forme des professionnelLEs à déconstruire leurs préjugés validistes, quand j’écris pour visibiliser nos existences, je fais naître quelque chose.

Je fais naître des prises de conscience. Je fais naître de la confiance. Je fais naître des projets qui n’existaient pas hier.

Cette forme de maternité est tout aussi exigeante, tout aussi douloureuse parfois, et tout aussi gratifiante que la maternité biologique. Elle demande de la patience, de l’écoute, une capacité à se mettre en retrait pour laisser l’autre grandir, et une détermination à toute épreuve face aux obstacles systémiques.


Nous sommes nombreuses dans ce cas. Nous sommes à l’origine de mouvements sociaux, d’œuvres d’art, de découvertes scientifiques, de solidarités concrètes. Nous participons activement à l’évolution positive du monde. Pourtant, notre valeur est souvent minorée, voire invisibilisée, parce qu’aucun bébé n’est sorti de notre ventre. La société peine à reconnaître la fécondité de nos esprits et de nos actions car elle reste obsédée par la reproduction biologique comme unique mesure de la contribution féminine.


Parenter sans procréer : une richesse pour toustes

Redéfinir la maternité, c’est aussi ouvrir le champ des possibles pour tout le monde, y compris pour les personnes handicapées qui souhaitent être parents. Si l’on accepte qu’« être parent » est avant tout une fonction sociale, relationnelle et éducative, alors l’accompagnement change de nature.


Pour les personnes handicapées qui désirent un enfant, la lutte pour la reconnaissance de ce droit est fondamentale. Mais pour celles qui ne le peuvent ou ne le souhaitent pas, il est crucial de valoriser les autres formes de transmission.


La pair-aidance est l’exemple parfait de cette parentalité choisie. Lea « pairE » est cellui qui a vécu l’expérience, qui a traversé l’épreuve, et qui utilise ce savoir expérientiel pour guider, soutenir, faire grandir l’autre. C’est un lien de filiation choisi, basé sur la compréhension mutuelle et l’empowerment. Je ne suis pas la mère biologique des personnes que j’accompagne, mais je participe à leur « naissance » sociale et politique. Je les aide à accoucher d’elles-mêmes, à sortir des carcans du validisme intériorisé.


De la même manière, le mentorat, le marrainage, l’engagement associatif, ou simplement le rôle de « tante » ou de « marraine » de cœur sont des formes de parentalité essentielles. Elles tissent le lien social, transmettent des valeurs, assurent une sécurité affective. Dans un monde de plus en plus individualiste, ces « mères autrement » sont les piliers invisibles de notre communauté.


Célébrer toutes les formes de fécondité

Il est urgent de changer de discours. Célébrons celles qui portent la vie sous toutes ses formes.


Célébrons les mères biologiques, bien sûr, pour l’amour et le travail immense qu’elles fournissent, qu’elles soient valides ou handicapées, et luttons pour que ces dernières puissent exercer leur maternité dans la dignité et avec les soutiens nécessaires.

Mais célébrons tout autant les femmes nullipares. Célébrons celles qui font germer des idées, qui cultivent des solidarités, qui accouchent de projets révolutionnaires.

Reconnaissons que leur utérus n’est pas le seul organe capable de création. Leur cerveau, leur cœur sont des usines à vie tout aussi puissantes.


Le validisme nous a appris à hiérarchiser les corps et les vies, à considérer que certaines femmes sont « naturellement » destinées à la maternité et d’autres non, ou pire, qu’elles en sont indignes. Le féminisme antivalidiste nous invite à dépasser ces carcans.

Alors oui, je suis mère. Je suis mère de mes écrits, mère de mes formations, mère de la confiance que je redonne à celleux qui ont été brisés par le système. Je suis mère de cet espoir tenace qu’un jour, le handicap ne sera plus un motif d’exclusion de la vie affective et sexuelle, ni de la parentalité.


À toutes les femmes, valides ou handicapées, qui font naître le monde jour après jour sans nécessairement enfanter biologiquement : merci. Votre fécondité est réelle. Et votre place est centrale dans l’évolution de notre humanité.


Bonne fête à toutes les formes de maternité.

 
 
 

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