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Coucherais-tu avec une personne handicapée ?

Deux femmes posent dos à dos sur un fond uni vert avec un éclairage néon vert et rouge. L'une, debout, porte une perruque blonde au carré, un pull rouge et noir, une jupe noire et des bottes noires. L'autre, assise dans un fauteuil roulant, porte une tenue blanche et des bottines blanches. Les deux regardent directement l'objectif avec une expression neutre.

C’est une question que je pose souvent, presque systématiquement, lors de mes formations. Je la lance au milieu d’un groupe de professionnelLEs, de soignantEs, d’étudiantEs, parfois même au grand public. Et à chaque fois, je vois les mêmes réactions se peindre sur les visages : des rires nerveux, des regards qui se détournent, un malaise palpable qui s’installe dans la pièce.


Pourquoi cette simple question, posée crûment, provoque-t-elle un tel séisme ? Pourquoi est-ce si inconfortable d’imaginer partager son intimité avec une personne en situation de handicap ?

Cette gêne n’est pas anodine. Elle est le symptôme direct d’un système d’oppression : le validisme.


Le miroir tendu par Andrew Gurza

Une publication du militant canadien Andrew Gurza a fait le tour des réseaux sociaux. Elle résume parfaitement le nœud du problème. Il y liste les raisons pour lesquelles le sujet « sexe et handicap » est une conversation inconfortable pour tant de gens :

  1. Vous n’avez jamais pensé que les personnes handicapées étaient sexuées ?

  2. Vous avez peur de faire mal ?

  3. Vous pensez que les personnes handicapées ne peuvent pas consentir ?

  4. Le validisme est si omniprésent que tout ce qui précède vous impacte ?

La réponse est presque toujours d.


Cette image agit comme un révélateur. Elle met en lumière nos propres biais validistes. Si la question vous met mal à l’aise, ce n’est pas parce que le handicap est « triste » ou « tragique ». C’est parce que votre imaginaire collectif a été formaté pour considérer le corps valide comme la seule norme désirable, fonctionnelle et sexuée.


Déconstruire les freins : Peurs et regards

Revenons à cette question : « Coucherai-tu avec une personne handie ? ».

Si votre réponse est « non » ou « je ne sais pas » ou « oui probablement » pour faire plaisir, il est crucial d’analyser pourquoi.


1. La peur du regard des autres

C’est souvent le premier frein qui remonte. Si une personne handicapée vous attirait réellement, seriez-vous capable d’assumer votre relation en public ? Imaginez-vous marcher dans la rue, main dans la main. Sentiriez-vous les regards pesants, les chuchotements, la pitié ou la curiosité malsaine des passantEs ? La peur du jugement social est un puissant inhibiteur. On craint d’être associéE à la « tragédie » du handicap, ou pire, d’être soupçonnéE d’être unE « saintE » ou unE « sauveureuse » (ce qu’on appelle le syndrome du caregiver non désiréE). On a peur que notre désir soit pathologisé, qu’on nous demande « mais comment vous faites ? » ou « quel courage ».


2. La peur de mal faire, de blesser

Beaucoup répondent à ma question par une inquiétude physique : « J’ai peur de faire mal », « Je ne saurais pas comment m’y prendre », « Son corps est trop fragile ». Cette peur, bien que souvent sincère, est teintée de validisme. Elle infantilise la personne handicapée, la réduisant à un corps de verre, cassable, dont il faudrait avoir une gestion technique plutôt qu’un élan charnel. Elle oublie que la sexualité se négocie, se communique, et que la personne handicapée est la première experte de son propre corps. En projetant cette peur, on nie sa capacité à guider son partenaire, à dire « oui », « non », « plus fort » ou « doucement ».


3. Le spectre du consentement

Surtout pour les handicaps cognitifs ou psychiques, une barrière invisible se dresse : « Est-ce qu’iel est vraiment capable de consentir ? ». Cette interrogation est souvent un prétexte pour nier purement et simplement la sexualité des personnes concernées. Le validisme postule que si le fonctionnement cognitif diffère de la norme, alors le désir n’existe pas, ou pire, il est dangereux. Or, le consentement est une compétence qui s’apprend et se respecte, quel que soit le handicap. Refuser cette possibilité de consentement, c’est refuser le statut d’adulte sexuéE.


4. La hiérarchie des handicaps

Soyons honnêtes : tous les handicaps ne se valent pas dans l’imaginaire collectif. Un handicap invisible (une maladie chronique, des douleurs, des troubles de l’attention, etc) sera souvent moins « bloquant » dans l’imaginaire qu’un fauteuil roulant, et encore moins qu’un handicap moteur avec une atteinte visible de la parole ou des mouvements.


Quel type de handicap vous freine le plus ? Pourquoi ? Est-ce la peur de la dépendance ? La peur de la « laideur » selon les canons esthétiques dominants ? Cette hiérarchisation est le cœur même du validisme : trier les corps selon leur valeur marchande sur le « marché de la bonne meuf » ou du « beau gosse ».


Mon histoire : Quand le validisme brise les cœurs

Je ne parle pas de ça en théoricienne détachée. Je l’ai vécu dans ma chair, dans mon cœur d’adolescente.


J’avais 17 ans. J’étais amoureuse d’un ami. Nous étions complices, fusionnels. C’était l’hiver, et il avait ce geste tendre, quotidiennement répété : il me réchauffait les mains entre les siennes dès mon arrivée, comme pour me dire « tu es en sécurité avec moi ». Pour mon anniversaire, il avait fait le trajet à vélo, grimpant la côte jusqu’à la maison de campagne de mes parents, juste pour me faire la surprise.


Il avait des sentiments pour moi. Je le sentais. Mais il y avait un mur. Un mur invisible mais infranchissable. Il était beau gosse, populaire, inscrit dans les codes de la masculinité hégémonique de l’époque. Et moi, j’étais la fille en fauteuil.


Je le sentais bloqué. Non pas par un manque de désir, mais par le regard des autres. Il ne pouvait pas se projeter dans une relation avec moi sans imaginer le jugement de ses pairEs, de la société tout entière. On ne l’attendait pas là. Sortir avec une fille handicapée, c’était, dans l’inconscient collectif, « se sacrifier », « faire une bonne action », ou simplement « descendre d’un cran » dans l’échelle sociale du désir.


Nous étions tous les deux victimes du validisme. Lui, prisonnier de la peur du stigmate social, incapable de franchir le pas par peur d’être jugé « bizarre » ou « trop gentil ». Moi, reléguée dans la friendzone perpétuelle, celle qu’on aime bien mais qu’on ne désire pas, celle dont on prend soin mais avec qui on ne couche pas.


Cette expérience m’a marquée. Elle m’a montré que le problème n’était pas mon corps, ni même le sien, mais bien ce système de normes qui nous dictait ce qui était « normal » et « désirable ».


Politiser le désir

Alors, posons-nous la question, vraiment. Coucherais-je avec une personne handie ?


Si la réponse est complexe, ce n’est pas une fatalité, c’est un point de départ pour un travail politique sur soi. Le désir n’est pas naturel, il est construit. Il est le fruit d’une éducation, d’images vues, de normes intériorisées. Si vous ne trouvez pas les corps handicapés désirables, c’est peut-être simplement parce qu’on ne vous a jamais montré qu’ils pouvaient l’être.


Le validisme est une violence systémique qui nous prive toustes d’une partie de l’humanité. Il prive les personnes handicapées de droit à l’intimité, et il prive les personnes valides de rencontres potentiellement enrichissantes, passionnées et libératrices.


Briser ce tabou, c’est faire un acte militant.


C’est accepter que la sexualité n’est pas réservée aux corps parfaits, productifs et autonomes. C’est reconnaître que la dépendance physique n’annule pas l’envie, et que la différence corporelle peut être une source de créativité érotique incroyable.


La prochaine fois que vous ressentez cette gêne face à la question, ne la fuyez pas. Accueillez-la. Demandez-vous : Est-ce que j’ai peur de mon propre désir ? Est-ce que j’ai peur de ce que les autres en penseraient ? Est-ce que je considère inconsciemment le handicap comme une tragédie qui ne devrait pas se mêler à la fête du sexe ?


Le changement commence par là. Par cette prise de conscience individuelle qui, mise bout à bout, peut faire bouger les lignes de toute une société.


Et vous, quelle est votre réponse aujourd’hui ?

 
 
 

1 commentaire


👍💯 💘 🌏💘. Sensationnel 🔥. Très Beau et Puissant Article. Merci pour ce Superbe Partage.

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