Violences invisibles : quand le validisme et la putophobie touchent les travailleureuses du sexe handicapéEs
- Laetitia Rebord
- 15 déc. 2025
- 4 min de lecture

Chaque 17 décembre, la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux travailleureuses du sexe rappelle une réalité brutale : exercer le travail du sexe expose à des violences multiples, systémiques et largement tolérées par nos sociétés. Ces violences ne sont pas seulement physiques. Elles sont aussi institutionnelles, économiques, symboliques, numériques.
Parmi les personnes les plus exposées figurent celles dont on parle le moins : les travailleureuses du sexe (TDS) en situation de handicap. InvisibiliséEs à la fois par le validisme et par la putophobie, leurs réalités restent largement absentes des débats publics, alors même qu’elles révèlent la violence structurelle de nos systèmes sociaux et juridiques.
Le déni de sexualité comme première violence
La première violence que subissent les personnes handicapées est bien connue : le déni de leur sexualité. Infantilisées, perçues comme asexuées ou incapables de consentement, elles sont rarement reconnues comme des sujets désirables et désirants, encore moins comme des personnes capables de faire des choix professionnels liés à la sexualité.
Lorsqu’une personne handicapée est aussi TDS, ce déni devient une arme. Sa parole est doublement disqualifiée :
en tant que personne handicapée, supposée vulnérable ou manipulable ;
en tant que travailleureuse du sexe, considéréE comme immoralE ou indigne de protection.
Cette combinaison produit une violence symbolique majeure : celle de n’être jamais cruE, jamais reconnuE comme légitime.
Qui sont les TDS en situation de handicap ?
Contrairement aux idées reçues, il n’existe pas un profil type. Les handicaps les plus fréquemment évoqués dans les témoignages et études disponibles sont :
handicaps psychiques (dépression, troubles anxieux, bipolarité, schizophrénie),
handicaps neurodéveloppementaux (autisme, TDAH),
maladies chroniques (endometriose, Crohn, fibromyalgie, VIH),
handicaps moteurs ou sensoriels,
handicaps invisibles, souvent non reconnus administrativement.
Les données internationales suggèrent que les personnes handicapées sont surreprésentées dans le travail du sexe, notamment parmi les personnes trans et queer. Cette surreprésentation n’est pas un « choix individuel isolé », mais le résultat de violences structurelles : exclusion du marché du travail, discriminations à l’embauche, absence d’aménagements, précarité économique, insuffisance des aides sociales.
Le travail du sexe comme stratégie de survie (et d’autonomie)
Pour beaucoup de TDS handicapéEs, le travail du sexe n’est pas seulement une source de revenus. C’est une stratégie de survie face à un monde du travail profondément validiste.
Horaires flexibles, possibilité de travailler par intermittence, adaptation aux fluctuations de l’état de santé : autant d’éléments rarement accessibles dans l’emploi classique. Là où les entreprises licencient pour absences répétées ou “manque de productivité”, le travail du sexe permet parfois de reprendre le contrôle sur son rythme, son corps et ses limites.
Refuser de reconnaître cette réalité, c’est nier la capacité d’agir des personnes handicapées. C’est aussi détourner le regard des violences économiques qui les poussent vers des marges rendues ensuite coupables de leur propre précarité.
Internet : réduction des risques, mais pas absence de violence
Pour beaucoup de TDS handicapéEs, le travail du sexe en ligne (cam, contenus, échanges virtuels) est une réponse directe à certaines violences physiques et policières.
Il permet :
de travailler depuis un espace sécurisé,
d’éviter des déplacements coûteux ou douloureux,
de limiter les contacts physiques non désirés,
de conserver une trace des échanges.
Mais là encore, parler de “solution” serait trompeur. Les violences se déplacent plutôt qu’elles ne disparaissent.
En ligne, les TDS handicapéEs font face à ces difficultés :
harcèlement massif,
menaces de doxing (fait de collecter et de diffuser publiquement des informations personnelles sur quelqu’un sans son consentement, dans le but de lui nuire, de l’intimider ou de l’exposer à des violences),
chantage,
validisme explicite (moqueries, fétichisation, insultes),
censure et fermetures de comptes, sans recours possible.
Ces violences numériques sont d’autant plus graves qu’elles touchent parfois des personnes déjà isolées socialement, dépendantes économiquement de ces plateformes, et peu protégées juridiquement.
Le cadre légal français : une violence institutionnelle
En France, la loi de 2016 pénalisant les clients est régulièrement dénoncée par les collectifs de TDS. Elle n’a pas supprimé la prostitution ; elle a augmenté les violences en forçant les travailleureuses du sexe à se cacher davantage, à accepter des conditions plus risquées, et à éviter les forces de l’ordre même en cas d’agression.
Pour les TDS handicapéEs, cette situation est encore plus dangereuse :
impossibilité de déclarer des revenus sans risquer de perdre l’AAH,
absence de protection sociale,
dépendance accrue à des tiers (logement, matériel, plateformes),
peur constante d’être criminaliséE ou infantiliséE.
Cette loi produit une violence institutionnelle claire : elle empêche l’accès aux droits, renforce la précarité et expose davantage celleux qu’elle prétend “protéger”.
Reconnaître les violences, c’est reconnaître les droits
Lutter contre les violences faites aux travailleureuses du sexe implique de regarder en face leurs causes réelles :
le validisme,
la putophobie (ensemble des préjugés, discriminations et violences dirigés contre les travailleureuses du sexe, du fait même de leur activité),
le contrôle des corps,
la criminalisation des marges.
Pour les TDS en situation de handicap, la violence ne se limite pas à des agressions individuelles. Elle est structurelle, quotidienne, normalisée. Elle commence lorsque la société refuse d’imaginer qu’une personne handicapée puisse être à la fois sexuée, autonome et travailleuse.
En cette journée internationale, rendre visibles les TDS handicapéEs, ce n’est pas ajouter une “sous-catégorie”. C’est rappeler que la lutte contre les violences passe par la reconnaissance pleine et entière des droits, de l’autonomie et de la parole des personnes concernées.
Parce que tant que certaines vies seront jugées moins crédibles, moins désirables ou moins dignes de protection, les violences continueront — dans le silence.









Commentaires