Handicap, langage et pouvoir : ce que les mots disent du validisme
- Laetitia Rebord
- 22 janv.
- 6 min de lecture

Dire ou écrire « personnes handicapées », « personnes en situation de handicap » ou « porteuses de handicap » n’est jamais neutre. Ces mots ne sont pas de simples étiquettes descriptives : ils racontent la manière dont une société pense le handicap, le tolère, l’organise ou tente de le faire disparaître du paysage social. Dans une perspective antivalidiste, la question n’est donc pas de trouver la formule la plus confortable pour les personnes valides, mais de comprendre pourquoi certains mots dérangent tant, et ce que ce malaise révèle d’un système d’oppression profondément enraciné.
Le validisme repose sur une norme implicite : celle du corps et de l’esprit dits « valides », autonomes, productifs, adaptables, performants. Tout ce qui s’en éloigne est perçu comme un problème à corriger, à compenser, à gérer, voire à cacher. Ce système structure l’école, le travail, la santé, l’espace public, mais aussi — et ce n’est pas anodin — le langage que l’on utilise pour parler des personnes concernées. Alors, comment nommer le handicap sans reproduire cette hiérarchie silencieuse ? Et surtout, à qui profite cette obsession pour les « bons mots » ?
Le validisme : un système politique, pas un simple manque de tact
Le validisme est souvent réduit à une accumulation de maladresses individuelles : une blague douteuse, un regard insistant, une expression maladroite comme « clouéE dans un fauteuil ». Ces violences existent, bien sûr, et elles comptent. Mais s’arrêter là permet surtout d’éviter de regarder le cœur du problème : le validisme est un système d’oppression, au même titre que le racisme, le sexisme ou les LGBTphobies.
Ce système produit des hiérarchies entre les corps et les esprits. Il érige le corps valide en norme universelle et relègue les autres à la marge, dans des catégories administratives, médicales ou compassionnelles. Il se matérialise partout :
Dans l’organisation de l’espace public, pensé pour des corps qui marchent, voient, entendent, comprennent vite et sans aide.
Dans les administrations, qui conditionnent l’accès aux droits à des démarches complexes, intrusives et souvent humiliantes.
Dans le monde du travail, où la productivité prime sur la santé, et où l’adaptation reste l’exception plutôt que la règle.
Dans le langage, enfin, qui minimise, euphémise ou transforme le handicap en métaphore négative, en tragédie personnelle ou en source d’inspiration forcée.
Parler du handicap n’est donc jamais un exercice de pure politesse. C’est toujours un positionnement politique, qu’on le veuille ou non. Les mots peuvent soit renforcer l’ordre validiste existant, soit contribuer à le fissurer.
« Personnes handicapées » : un mot direct, une identité politique
L’expression « personnes handicapées » dérange. Elle est jugée « brutale », « trop frontale », parfois même « violente ». Ce rejet en dit long : ce n’est pas le mot qui pose problème, mais ce qu’il rend visible. Dire « handicapéE », c’est refuser de détourner le regard.
Pour de nombreuses personnes concernées et pour les militantEs antivalidistes, se réapproprier ce terme est un acte politique. Il permet :
D’affirmer que le handicap fait partie intégrante de l’identité, et qu’il ne s’agit ni d’une parenthèse ni d’un accident provisoire.
De refuser les euphémismes qui rendent le handicap indicible, comme s’il fallait l’enrober pour le rendre acceptable.
De nommer clairement une oppression spécifique, fondée sur le rapport de pouvoir entre personnes valides et personnes handicapées.
Dire « personnes handicapées », ce n’est pas nier la diversité des vécus ni réduire les individus à une seule caractéristique. C’est reconnaître une réalité sociale commune : celle de vivre dans un monde qui exclut, entrave et violente certains corps esprits de manière systémique. Nommer, c’est rendre visible. Et rendre visible, c’est rendre possible la lutte.
« Les personnes handicapées », oui. « Les handicapéEs », non.
J’ai personnellement beaucoup de mal avec l’usage du terme « les handicapéEs », employé seul, sans le mot « personnes ». Non pas parce que le mot « handicapéE » serait en soi une insulte — il peut être revendiqué, politique, émancipateur — mais parce que sa transformation en nom collectif efface l’humanité des personnes concernées.
Dire « les handicapéEs », comme on dirait « les dossiers », « les cas » ou « les places disponibles », n’est pas neutre. Cette formulation réduit des individus à une catégorie abstraite, homogène, gérable. Elle glisse facilement vers une vision administrative, médicale ou sécuritaire du handicap, où l’on ne parle plus de personnes, mais d’un groupe à traiter, à réguler, à contenir.
Le problème n’est donc pas le mot « handicapéE », mais ce qu’on en fait grammaticalement et politiquement. Utilisé comme adjectif, il qualifie une personne. Utilisé comme substantif collectif, il tend à déshumaniser, à effacer les singularités, les vécus, les corps, les voix.
Dans une société déjà profondément validiste, cette déshumanisation n’est jamais anodine. Elle s’inscrit dans une longue histoire où les personnes handicapées ont été pensées comme des charges, des problèmes, des objets de politiques publiques plutôt que comme des sujets politiques à part entière.
C’est pourquoi je préfère parler de « personnes handicapées ». Non pour adoucir le réel, mais pour rappeler une évidence politique trop souvent niée : avant d’être perçues comme handicapées, nous sommes des personnes. Et ce rappel, dans un monde qui nous refuse sans cesse notre pleine humanité, n’a rien d’accessoire.
« Personnes en situation de handicap » : le langage institutionnel et ses limites
En France, l’expression « personnes en situation de handicap » s’est largement imposée dans les discours institutionnels. Elle s’appuie sur le modèle social du handicap, qui souligne — à juste titre — le rôle central de l’environnement dans la production du handicap.
Cette formulation présente des avantages :
Elle rappelle que ce n’est pas seulement le corps qui est en cause, mais aussi les barrières architecturales, sociales et administratives.
Elle peut aider à déplacer le regard de la compassion individuelle vers la question des droits et de l’accessibilité.
Mais vue depuis une perspective antivalidiste, cette expression soulève aussi de sérieuses limites :
En insistant sur la « situation », elle peut invisibiliser l’identité handicapée et les cultures qui s’y rattachent.
Elle entretient parfois l’idée que le handicap serait circonstanciel, alors que pour beaucoup, il structure l’ensemble de la vie.
Utilisée sans remise en cause des structures, elle devient un vernis de respectabilité, un langage « propre » qui ne change rien aux rapports de pouvoir existants.
« Personne en situation de handicap » n’est pas une formule à bannir absolument. Mais elle devient problématique lorsqu’elle sert à éviter de dire « handicapéE », comme si ce mot était trop dérangeant pour être prononcé.
« Porteureuse de handicap » : une vision médicalisée et culpabilisante
L’expression « porteureuse de handicap » est encore très répandue, notamment dans les milieux professionnels et médiatiques. Pourtant, elle pose de nombreux problèmes.
Parler de « port » suggère que le handicap serait un fardeau individuel, quelque chose que la personne transporte avec elle, indépendamment du contexte social. Cette vision :
Réduit le handicap à une caractéristique médicale ou biologique.
Efface la responsabilité collective dans la production de l’exclusion.
Renforce la culpabilisation : si le handicap est « porté », alors il devient presque une affaire personnelle, voire un défaut intime.
Dans une perspective antivalidiste, cette expression est à éviter, car elle recentre le problème sur l’individu et détourne l’attention des normes, des choix politiques et des structures qui fabriquent l’inaccessibilité.
Euphémismes, malaise et fausse bienveillance
« Personnes à besoins spécifiques », « héroINEs du quotidien », « personnes extraordinaires »… Ces expressions fleurissent, souvent portées par une volonté affichée de bien faire. Mais cette bienveillance de façade masque un profond malaise face au handicap.
Les euphémismes ont des effets concrets :
Ils transforment le handicap en tabou, quelque chose qu’il faudrait contourner par des détours lexicaux.
Ils dépolitisent les enjeux, en remplaçant les questions de droits et de discriminations par des récits individuels inspirants.
Ils recentrent le confort émotionnel des personnes valides, au détriment de la parole des personnes concernées.
Le respect ne consiste pas à éviter un mot, mais à reconnaître une oppression. Il passe par le soutien aux revendications politiques : accessibilité universelle, autonomie, revenus décents, droit à la sexualité, à la parentalité, au repos, à l’erreur, à une vie ordinaire.
Pour un langage réellement antivalidiste
Adopter un langage antivalidiste, ce n’est pas apprendre une liste figée de mots autorisés. C’est accepter que le langage est un terrain de lutte, traversé par des rapports de pouvoir.
Quelques repères essentiels :
Écouter en priorité les personnes concernées et respecter leurs choix, même lorsqu’ils dérangent.
Ne pas avoir peur du mot « handicap », ni de sa dimension politique.
Se méfier du vocabulaire médical, technocratique ou compassionnel, qui tend à déshumaniser.
Toujours relier les mots aux réalités matérielles : droits, accessibilité, conditions de vie, violences institutionnelles.
La rupture avec le validisme ne se joue pas uniquement dans le choix d’une formule. Elle se joue dans le refus de considérer le handicap comme un problème individuel à adoucir par le langage. Elle se joue dans la reconnaissance des personnes handicapées comme des sujets politiques, capables de nommer leur réalité, de revendiquer leurs mots et de transformer la société.
Dire « handicapéE » n’est pas une insulte. C’est, parfois, un acte de résistance.
Sources :
Le validisme ou la société contre le handicap, Petite Mu, Octobre 2025
Bienvenue à Valid'land !, Infolettre de Malick Reinhard, Février 2025
Le validisme, qu’est ce que c’est ? Comment le combattre au quotidien ?, Sud Éducation, Octobre 2022
“Handicapé·e” : pourquoi je veux qu’on le dise sans honte, Refinery29 - Voices of Disability, Juillet 2020









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