Suis-je vraiment hétéro ? Ou comment le validisme nous vole la connaissance de nous-mêmes
- Laetitia Rebord
- il y a 6 jours
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Dernière mise à jour : il y a 3 jours

On me pose souvent la question, parfois avec une bienveillance maladroite, parfois avec une curiosité intrusive : « Comment avez-vous rencontré votre mari ? », « Est-ce que le handicap change quelque chose dans votre couple ? ». Rarement, en revanche, on m’interroge sur ce qui a précédé. Sur ce long silence, cette traversée du désert qui a duré 35 ans. Et encore plus rarement, on ose aborder avec moi la question de mon orientation sexuelle, comme si le fait d’être une femme en situation de handicap moteur et de grande dépendance physique avait automatiquement réglé la question : je suis hétéro, point final, si tant est que je sois sexuée et sexuelle.
Pourtant, aujourd’hui, une question germe en moi, tenace, fruit d’un cheminement tardif mais libérateur : suis-je vraiment complètement hétéro ? Et surtout, est-ce mon handicap qui a retardé, voire entravé, ma capacité à me poser cette question et à y répondre ?
L’hétérosexualité par défaut, ou la case imposée
Pendant longtemps, je me suis considérée comme hétéro. Non pas par une évidence intime, fruit d’une exploration de mes désirs, mais par défaut. C’était la case disponible. La norme. Celle dans laquelle on attendait que je rentre, si tant est qu’on m’imaginait un jour capable de rentrer quelque part.
Dans une société validiste, où les corps handicapés sont soit infantilisés, soit asexualisés, soit hypersexualisés de manière fétichiste, il n’y a pas de place pour la nuance. Il n’y a pas de place pour le questionnement. On ne demande pas à une personne en fauteuil roulant si elle est bi, pansexuelle ou queer. On lui demande si elle « arrive » à avoir une relation. La complexité de l’orientation sexuelle est un luxe que le validisme nous refuse.
Je me suis donc raccrochée à cette étiquette « hétéro » comme à une bouée de sauvetage identitaire. C’était simple. C’était ce que la société comprenait. C’était ce qui semblait « normal » pour une femme qui, miracle, parvenait à accéder à la vie affective.
Mais était-ce vraiment mon désir, ou simplement le seul scénario que l’on m’avait laissé entrevoir ?
33 ans : la découverte du corps par procuration
Il a fallu que j’atteigne l’âge de 33 ans pour toucher, pour la première fois, à la réalité de mon corps sexué. Avant cela, mon corps était un objet de soins, un territoire investi par les mains des soignantEs, des aidantEs, de la famille. Un corps fonctionnel, à laver, à habiller, à déplacer. Un corps de survie.
C’est grâce à l’accompagnement sexuel que j’ai pu, pour la première fois, expérimenter le « toucher plaisir ». Cette distinction est fondamentale. Jusqu’alors, le toucher était associé à la douleur, à la contrainte, à la nécessité vitale. Avec mon accompagnant sexuel, le toucher est devenu un langage. Il m’a permis de comprendre que mon corps n’était pas seulement un fardeau à gérer, mais un lieu de ressenti, de plaisir, d’érotisme.
Mais cette découverte s’est faite dans un cadre très spécifique, avec un homme. Était-ce un choix délibéré de mon orientation, ou la seule option qui s’offrait à moi à ce moment-là ? L’accompagnement sexuel, bien que nécessaire et libérateur pour beaucoup d’entre nous, reste souvent cantonné à une logique binaire et hétéronormée, par manque de ressources, de formation, ou simplement parce que c’est le modèle le plus visible. J’ai découvert mon corps avec un homme. Cela a-t-il figé mon identité dans une case hétéro, alors que mon spectre de désir était peut-être plus large ?
35 ans : la vie affective et le miroir des autres
Deux ans plus tard, à 35 ans, je rencontrais celui qui est aujourd’hui mon mari. Ma première vraie relation affective. Là encore, tout est allé très vite. La joie de vivre enfin cette expérience « normale », tant attendue, a peut-être éclipsé certaines interrogations. Quand on accède enfin à quelque chose qui nous a été refusé pendant des décennies, on ne chipote pas. On saisit l’opportunité. On se dit : « Enfin ! Je suis comme tout le monde. »
Mais le « comme tout le monde » est un piège. Car pour se connaître, pour savoir qui l’on est vraiment, qui l’on aime, il faut du temps. Il faut des expériences. Il faut pouvoir tester, se tromper, explorer. Or, le handicap, couplé aux barrières structurelles et sociales, réduit considérablement ce champ des possibles.
Comment explorer son homosexualité ou sa bisexualité quand l’accessibilité des lieux de rencontre (bars, clubs, espaces privés) est un parcours du combattant ? Comment oser aborder une femme quand on a déjà tant de mal à se faire voir comme un sujet désirant, et non comme un objet de pitié ou de curiosité ? Le validisme agit comme un filtre puissant qui restreint notre cercle social et, par conséquent, notre capacité à rencontrer la diversité des genres et des orientations.
Le frein du handicap à la connaissance de soi
Aujourd’hui, le doute est là. Il m’arrive d’avoir des attirances pour des femmes. L’envie d’essayer, de savoir ce que cela ferait, d’explorer cette part de moi qui est restée en friche. Mais ce questionnement arrive tard. Très tard.
Je suis convaincue que c’est l’expérience – la relation à soi, à son genre, aux autres – qui forge la connaissance de notre orientation sexuelle. Or, le handicap, tel qu’il est socialement construit, est un frein massif à cette expérience.
Le manque d’occasions : Nos vies sont souvent cloisonnées. Les rencontres sont rares, difficiles à provoquer. On ne « drague » pas facilement quand on dépend d’un tiers pour sortir, ou quand les lieux de sociabilité sont inaccessibles.
L’injonction à la gratitude : Quand on a enfin une relation, on nous somme d’être reconnaissantEs. Remettre en question la nature de cette relation, se demander si elle correspond vraiment à nos désirs profonds, peut être vu comme un caprice de « privilégiéE » du handicap.
L’absence de modèles : Où sont les personnes handicapées LGBTQ+ visibles ? Elles existent, bien sûr, mais elles sont doublement invisibilisées. Par le validisme qui les exclut de la communauté queer, et par l’hétéronormativité qui les exclut de la communauté handicapée.
Je me demande donc : si j’avais pu avoir des expériences amoureuses et sexuelles dès l’adolescence, comme la majorité des jeunes valides, aurais-je su plus tôt qui j’étais ? Aurais-je assumé une bisexualité potentielle, ou aurais-je confirmé mon hétérosexualité en toute connaissance de cause ? Le validisme m’a-t-il volé ce temps d’exploration ?
Vers une libération des cases
Ce questionnement n’est pas un rejet de mon histoire, ni de mon mari que j’aime plus que tout. Au contraire. C’est une affirmation de ma liberté retrouvée. C’est la preuve que je suis enfin en mesure de me poser ces questions, de remettre en cause les assignations silencieuses.
Être une personne handicapée, ce n’est pas seulement subir des barrières physiques. C’est aussi subir une violence épistémique : on nous empêche de savoir qui nous sommes. On nous dicte nos désirs, ou plutôt, on nous suggère fortement ceux qui sont « compatibles » avec notre statut de personne handicapée.
Aujourd’hui, je refuse de choisir dans l’urgence ou par défaut. Je refuse que mon orientation sexuelle soit une conséquence de mon manque d’opportunités. Je veux pouvoir me dire bi, hétéro, ou autre, parce que c’est la vérité de mon désir, et non le résultat d’un hasard sociologique.
À toutes les personnes handicapées qui se posent ces questions en silence : votre doute est légitime. Votre désir est valide, quelle que soit sa cible. Et si le chemin a été plus long pour vous, ce n’est pas parce que votre sexualité est moins réelle, mais parce que le monde a mis plus de temps à vous laisser la place de l’explorer.
La connaissance de soi est un droit fondamental. Et ce droit inclut celui de ne pas savoir tout de suite, celui d’hésiter, et celui de changer d’avis. Le validisme voudrait nous figer dans des identités simplistes. À nous de lui opposer la complexité, la nuance et la richesse de nos vécus.
Je ne sais pas encore exactement où se situe le curseur de mon orientation. Et pour la première fois de ma vie, cela n’a aucune importance. L’important, c’est que je puisse enfin me poser la question.




Un article vraiment passionnant. Je vous souhaite, malgré les barrières, de pouvoir explorer vos désirs comme bon vous semble.
Si moi j’ai su que j’était attiré par des peronnes de mon genre depuis toujours j’ai affronté la violence des cadres hétéronormatifs dans les milieux socioprofessionnels du handicap :
- les injonctions être "discret" ;
- l’invisibilisation de mon porpre vécu, quand, à l'occasion d’un atelier sur la santé sexuelle, l’intervenante d’une association locale c’est trouvée toute génée en disant "on ne m’avait pas prévenu" quand j’ai posé des questions plus spécifique aux relations homos...
- Pour finir par un "moniteur d’atelier" en ESAT qui m’a harcelé pendant des années, notamment mais pas que, sur ma vie affective et sexuelle. Et…