8 mars : les militantes handies qui ont façonné mon engagement
- Laetitia Rebord
- 8 mars
- 4 min de lecture

Le 8 mars est toujours un moment particulier pour moi. Non pas parce qu’il s’agirait d’une date symbolique parmi d’autres, mais parce qu’il m’oblige à me situer. À reconnaître d’où je parle, et surtout grâce à qui je peux parler.
Si je suis aujourd’hui militante antivalidiste, si je travaille sur les questions de santé sexuelle et de handicap, si j’ose articuler féminisme et dépendance sans les opposer, c’est parce que des femmes l’ont rendu possible avant moi. Des femmes qui ont pensé le handicap comme un fait politique. Des femmes qui ont dénoncé les violences spécifiques subies par les corps non conformes. Des femmes qui ont refusé que leur expérience soit réduite au silence.
Certaines sont connues. Beaucoup ne le sont pas. Et cette invisibilisation fait partie intégrante du système que nous combattons.
Trouver ma place dans un féminisme qui ne me voit pas
Depuis longtemps, je me sens en décalage dans les espaces féministes. Les discours dominants valorisent — à juste titre — l’émancipation, l’autonomie, l’indépendance économique, la liberté de disposer de son corps. Pourtant, derrière ces mots se glisse souvent une évidence implicite : celle d’un corps valide, mobile, productif, autosuffisant.
Je ne me reconnaissais pas toujours dans ces récits. Que signifie l’indépendance lorsque l’on dépend d’aides humaines pour accomplir les gestes les plus élémentaires du quotidien ? Comment penser la puissance lorsque le corps impose son rythme, ses douleurs, ses limites ? Comment trouver sa place dans un imaginaire féministe qui associe l’émancipation à la performance ?
La rencontre avec la pensée crip a été un basculement. J’ai compris que le problème n’était pas mon corps, mais la norme qui hiérarchise les corps. Une norme qui définit lesquels sont valables, crédibles, désirables, et lesquels doivent être corrigés, adaptés, rendus invisibles.
Cette compréhension s’est construite grâce à des femmes qui ont ouvert des chemins.
Hériter des luttes internationales

Découvrir le parcours de Judy Heumann a profondément transformé mon rapport à l’histoire du handicap. Elle a participé au 504 Sit-in en 1977, occupation historique qui a marqué un tournant dans la reconnaissance des droits des personnes handicapées aux États-Unis. Elle ne demandait pas qu’on la comprenne ; elle exigeait des droits civiques.
À travers elle, j’ai compris que le handicap appartient pleinement à l’histoire des luttes pour la justice sociale.

La voix de Stella Young m’a offert un autre type de révélation. En dénonçant l’“inspiration porn”, elle mettait en lumière cette injonction faite aux personnes handicapées — et particulièrement aux femmes — d’être inspirantes, courageuses, exemplaires. Son analyse m’a libérée d’un poids : celui de devoir rassurer en permanence.
Avec Alice Wong, j’ai compris l’importance de produire nos propres récits. Le Disability Visibility Project constitue une archive politique précieuse. Il montre que raconter nos expériences n’est pas un acte anecdotique : c’est une manière de lutter contre l’effacement.

Le travail de Vilissa Thompson m’a également marquée. En dénonçant le caractère trop blanc de certains espaces militants handicap, elle rappelle que le féminisme crip doit être profondément intersectionnel.
Enfin, dans le champ spécifique de la sexualité — qui est au cœur de mon propre engagement — le travail de Mia Mingus a été déterminant. Militante queer et féministe, elle aborde la question du handicap, du corps et de l’intimité en articulant justice transformative, validisme et sexualité. Elle montre combien les personnes handicapées sont privées d’une pleine reconnaissance de leur désirabilité et de leur capacité à consentir, et combien cette négation est politique.
Son approche m’a aidée à penser la sexualité non pas comme un supplément, mais comme un terrain central de lutte.
Militantisme crip en France
En France, ma rencontre avec les travaux de Charlotte Puiseux a été déterminante. Son analyse de la validité comme norme politique m’a donné des outils pour comprendre les mécanismes d’exclusion qui structurent notre société.
Les prises de parole de Céline Extenso ont également nourri mon travail, notamment sur les violences gynécologiques et le contrôle des corps des femmes handicapées.
Charlotte et Céline font toutes deux partie du collectif Les Dévalideuses, un collectif féministe et antivalidiste dont je fais moi-même partie depuis bientôt six ans. Œuvrer à leurs côtés est une fierté immense. C’est dans ce cadre collectif que j’ai appris à affiner mes analyses, à croiser les expériences, à transformer les colères individuelles en stratégies politiques.
Militer avec Les Dévalideuses m’a confirmé que la lutte contre le validisme ne peut être dissociée du féminisme. Et inversement.
Et toutes celles que l’histoire n’a pas retenues
Mais ces noms ne suffisent pas à raconter l’histoire. Derrière chaque figure visible se tiennent des dizaines d’autres femmes qui ont milité dans l’ombre. Des femmes qui ont contesté l’institutionnalisation, revendiqué le droit de vivre chez elles, exigé l’accès à la parentalité, dénoncé les stérilisations forcées, organisé des groupes de parole, écrit des tribunes locales.
Le validisme produit aussi un effacement mémoriel. Il fait disparaître des trajectoires entières des archives officielles. Il relègue certaines contributions dans la marge.
Je suis consciente que mon propre engagement repose sur cette histoire fragmentée. Sur ces combats parfois invisibles. Sur ces femmes dont je ne connais pas toujours le nom mais dont les luttes ont rendu la mienne possible.
Un féminisme nécessairement antivalidiste
Les femmes handicapées subissent des formes spécifiques de violences : violences sexuelles accrues, contrôle médical intrusif, infantilisation permanente, remise en question de leur capacité à consentir et à désirer. Le validisme et le patriarcat ne s’additionnent pas simplement ; ils s’entrelacent et se renforcent.
Un féminisme qui ignore ces réalités reste incomplet.
Les femmes qui m’ont précédée m’ont appris à refuser la gratitude obligatoire, à revendiquer l’assistance comme un droit, à politiser la dépendance sans la romantiser.
Elles m’ont montré que l’on peut militer depuis un corps non conforme et que cela n’enlève rien à la radicalité d’une pensée.
Elles sont, aujourd’hui encore, des ressources immenses pour moi. Une inspiration exigeante, lucide, profondément politique. Elles ont été mes mentors, parfois sans le savoir.
Et derrière elles se tiennent toutes celles que l’histoire a rendues invisibles, mais dont la force traverse nos luttes.
En ce 8 mars, je leur rends femmage à toutes.
Le féminisme sera antivalidiste, ou il restera inachevé.









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