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8 mars : les militantes handies qui ont façonné mon engagement


Photo en noir et blanc montrant une réunion militante dans une salle bondée. Une femme aux cheveux longs et volumineux se tient au centre, debout, en train de parler et de faire un geste de la main comme si elle expliquait quelque chose avec intensité. Autour d’elle, de nombreuses personnes sont assises très près les unes des autres, plusieurs en fauteuil roulant au premier plan et sur les côtés. On voit différents modèles de fauteuils roulants avec leurs grandes roues métalliques bien visibles.

Le 8 mars est toujours un moment particulier pour moi. Non pas parce qu’il s’agirait d’une date symbolique parmi d’autres, mais parce qu’il m’oblige à me situer. À reconnaître d’où je parle, et surtout grâce à qui je peux parler.


Si je suis aujourd’hui militante antivalidiste, si je travaille sur les questions de santé sexuelle et de handicap, si j’ose articuler féminisme et dépendance sans les opposer, c’est parce que des femmes l’ont rendu possible avant moi. Des femmes qui ont pensé le handicap comme un fait politique. Des femmes qui ont dénoncé les violences spécifiques subies par les corps non conformes. Des femmes qui ont refusé que leur expérience soit réduite au silence.


Certaines sont connues. Beaucoup ne le sont pas. Et cette invisibilisation fait partie intégrante du système que nous combattons.


Trouver ma place dans un féminisme qui ne me voit pas

Depuis longtemps, je me sens en décalage dans les espaces féministes. Les discours dominants valorisent — à juste titre — l’émancipation, l’autonomie, l’indépendance économique, la liberté de disposer de son corps. Pourtant, derrière ces mots se glisse souvent une évidence implicite : celle d’un corps valide, mobile, productif, autosuffisant.


Je ne me reconnaissais pas toujours dans ces récits. Que signifie l’indépendance lorsque l’on dépend d’aides humaines pour accomplir les gestes les plus élémentaires du quotidien ? Comment penser la puissance lorsque le corps impose son rythme, ses douleurs, ses limites ? Comment trouver sa place dans un imaginaire féministe qui associe l’émancipation à la performance ?


La rencontre avec la pensée crip a été un basculement. J’ai compris que le problème n’était pas mon corps, mais la norme qui hiérarchise les corps. Une norme qui définit lesquels sont valables, crédibles, désirables, et lesquels doivent être corrigés, adaptés, rendus invisibles.


Cette compréhension s’est construite grâce à des femmes qui ont ouvert des chemins.


Hériter des luttes internationales


Portrait en noir et blanc d’une jeune femme souriante aux longs cheveux foncés avec une frange droite. Elle porte des boucles d’oreilles pendantes et un pull clair boutonné à l’encolure. Assise à une table, les bras posés devant elle, elle regarde l’objectif avec un large sourire. Sur la table, on distingue une paire de lunettes et quelques objets partiellement visibles.
Judy Heumann (1947 - 2023)

Découvrir le parcours de Judy Heumann a profondément transformé mon rapport à l’histoire du handicap. Elle a participé au 504 Sit-in en 1977, occupation historique qui a marqué un tournant dans la reconnaissance des droits des personnes handicapées aux États-Unis. Elle ne demandait pas qu’on la comprenne ; elle exigeait des droits civiques.


À travers elle, j’ai compris que le handicap appartient pleinement à l’histoire des luttes pour la justice sociale.






Portrait en couleur d’une femme aux cheveux courts blond cuivré coiffés sur le côté. Elle porte un rouge à lèvres rouge vif et un petit anneau au nez. Son regard est dirigé vers l’objectif avec une expression douce et assurée. Elle porte un vêtement vert texturé sur les épaules.
Stella Young (1982 - 2014)

La voix de Stella Young m’a offert un autre type de révélation. En dénonçant l’“inspiration porn”, elle mettait en lumière cette injonction faite aux personnes handicapées — et particulièrement aux femmes — d’être inspirantes, courageuses, exemplaires. Son analyse m’a libérée d’un poids : celui de devoir rassurer en permanence.




Photo en couleur d’une femme assise dans un fauteuil roulant motorisé, devant un mur en pierre gris clair. Elle porte un vêtement à motifs noirs et blancs et un rouge à lèvres rouge vif. Un dispositif médical avec un tube est positionné près de sa bouche et relié à son fauteuil. Ses cheveux sont tirés en arrière et son regard est dirigé vers l’objectif avec une expression posée et déterminée. Le cadrage est centré sur le haut de son corps, mettant en évidence son visage, le fauteuil et l’équipement médical.
Alice Wong (1974 - 2025)

Avec Alice Wong, j’ai compris l’importance de produire nos propres récits. Le Disability Visibility Project constitue une archive politique précieuse. Il montre que raconter nos expériences n’est pas un acte anecdotique : c’est une manière de lutter contre l’effacement.





Photo en couleur d’une femme noire assise dans un fauteuil roulant, en extérieur, devant un arrière-plan flou de verdure et de branches d’arbre. Elle porte des lunettes rectangulaires et des boucles d’oreilles pendantes. Elle est habillée d’un haut blanc à manches courtes avec des détails délicats sur le buste, associé à une partie inférieure noire. Ses cheveux sont lissés et coiffés sur le côté. Elle regarde l’objectif avec un léger sourire et une expression confiante. Ses mains reposent sur ses genoux et l’accoudoir du fauteuil est visible au premier plan.
Vilissa Thompson

Le travail de Vilissa Thompson m’a également marquée. En dénonçant le caractère trop blanc de certains espaces militants handicap, elle rappelle que le féminisme crip doit être profondément intersectionnel.






Photo en couleur d’une femme asiatique en extérieur, appuyée sur une barrière jaune écaillée. Elle porte des lunettes à monture foncée et une chemise en jean à manches retroussées. Ses cheveux longs et foncés tombent sur ses épaules. Elle regarde l’objectif avec une expression calme et réfléchie. L’arrière-plan est composé de végétation dense et verdoyante, légèrement floue, ce qui met en valeur son visage et sa posture détendue.
Mia Mingus

Enfin, dans le champ spécifique de la sexualité — qui est au cœur de mon propre engagement — le travail de Mia Mingus a été déterminant. Militante queer et féministe, elle aborde la question du handicap, du corps et de l’intimité en articulant justice transformative, validisme et sexualité. Elle montre combien les personnes handicapées sont privées d’une pleine reconnaissance de leur désirabilité et de leur capacité à consentir, et combien cette négation est politique.


Son approche m’a aidée à penser la sexualité non pas comme un supplément, mais comme un terrain central de lutte.


Militantisme crip en France


Photo en couleur d’une femme cadrée en portrait, assise dans un fauteuil roulant dont l’appui-tête noir est visible derrière elle. Elle a les cheveux courts châtain clair et porte de grandes boucles d’oreilles colorées ainsi qu’un foulard léger autour du cou.
Charlotte Puiseux

En France, ma rencontre avec les travaux de Charlotte Puiseux a été déterminante. Son analyse de la validité comme norme politique m’a donné des outils pour comprendre les mécanismes d’exclusion qui structurent notre société.






Photo en couleur d’une femme cadrée en léger contre-plongée sur un fond jaune vif uni. Elle porte de grandes lunettes rondes à monture fine et un haut sombre à encolure dégagée. Ses cheveux courts et ondulés encadrent son visage. Elle sourit largement en regardant légèrement au-dessus de l’objectif, ce qui donne une expression chaleureuse et lumineuse.
Céline Extenso

Les prises de parole de Céline Extenso ont également nourri mon travail, notamment sur les violences gynécologiques et le contrôle des corps des femmes handicapées.







Charlotte et Céline font toutes deux partie du collectif Les Dévalideuses, un collectif féministe et antivalidiste dont je fais moi-même partie depuis bientôt six ans. Œuvrer à leurs côtés est une fierté immense. C’est dans ce cadre collectif que j’ai appris à affiner mes analyses, à croiser les expériences, à transformer les colères individuelles en stratégies politiques.


Logo du collectif Les Dévalideuses sur fond rose vif représentant un poing levé blanc tenant fermement une clé plate à chaque extrémité. Le style est épuré et contrasté, avec un effet légèrement texturé sur le poing et les outils. La composition est centrée, symbolisant la force, la détermination et l’action collective à travers le geste du poing levé associé aux clés.

Militer avec Les Dévalideuses m’a confirmé que la lutte contre le validisme ne peut être dissociée du féminisme. Et inversement.





Et toutes celles que l’histoire n’a pas retenues

Mais ces noms ne suffisent pas à raconter l’histoire. Derrière chaque figure visible se tiennent des dizaines d’autres femmes qui ont milité dans l’ombre. Des femmes qui ont contesté l’institutionnalisation, revendiqué le droit de vivre chez elles, exigé l’accès à la parentalité, dénoncé les stérilisations forcées, organisé des groupes de parole, écrit des tribunes locales.


Le validisme produit aussi un effacement mémoriel. Il fait disparaître des trajectoires entières des archives officielles. Il relègue certaines contributions dans la marge.


Je suis consciente que mon propre engagement repose sur cette histoire fragmentée. Sur ces combats parfois invisibles. Sur ces femmes dont je ne connais pas toujours le nom mais dont les luttes ont rendu la mienne possible.


Un féminisme nécessairement antivalidiste

Les femmes handicapées subissent des formes spécifiques de violences : violences sexuelles accrues, contrôle médical intrusif, infantilisation permanente, remise en question de leur capacité à consentir et à désirer. Le validisme et le patriarcat ne s’additionnent pas simplement ; ils s’entrelacent et se renforcent.


Un féminisme qui ignore ces réalités reste incomplet.


Les femmes qui m’ont précédée m’ont appris à refuser la gratitude obligatoire, à revendiquer l’assistance comme un droit, à politiser la dépendance sans la romantiser.

Elles m’ont montré que l’on peut militer depuis un corps non conforme et que cela n’enlève rien à la radicalité d’une pensée.

Elles sont, aujourd’hui encore, des ressources immenses pour moi. Une inspiration exigeante, lucide, profondément politique. Elles ont été mes mentors, parfois sans le savoir.


Et derrière elles se tiennent toutes celles que l’histoire a rendues invisibles, mais dont la force traverse nos luttes.

En ce 8 mars, je leur rends femmage à toutes.


Le féminisme sera antivalidiste, ou il restera inachevé.

 
 
 

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