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Femmages : Patty Berne & Élisabeth Auerbacher

Montage composé de trois parties : à gauche, une femme souriante aux cheveux foncés bouclés portant une robe à motifs verts, noirs et blancs, sur fond noir ; au centre, une illustration de trois poings levés de différentes couleurs de peau, symbole de solidarité et de diversité ; à droite, une femme aux cheveux courts frisés portant un haut lilas et un collier, assise et souriante sur fond neutre.

Deux figures inoubliables du militantisme handi nous ont quittéEs récemment. L’une était états-unienne, l’autre française. Toutes deux ont marqué l’histoire de la lutte pour la justice sociale et l’émancipation des personnes handicapées, en portant haut les exigences d’égalité, de dignité, de liberté et de déconstruction des oppressions croisées. Cet article est un femmage à deux combattantes, artistes, penseuses et insoumises : Patty Berne et Élisabeth Auerbacher.


Patty Berne : l’esthétique radicale de la justice

Artiste et militante queer en situation de handicap, d’origine nippone et haïtienne, Patty Berne est cofondatrice et directrice artistique de Sins Invalid, un collectif et projet artistique qui centre les artistes handicapéEs raciséEs, trans, queer et/ou non conformes aux normes édictées de genre. Depuis 2006, ce laboratoire créatif défie les représentations dominantes du handicap, du genre, de la sexualité et de la dignité.

Patty Berne est une voix essentielle dans la formulation du concept de Disability Justice, un cadre politique qui dépasse l’approche individualiste des droits civiques pour embrasser l’intersectionnalité, la collectivisation des savoirs, le refus du validisme, du racisme, du cis-hétéro-patriarcat et du capitalisme.

Dans son essai fondateur "Disability Justice — A Working Draft" (Sins Invalid), elle appelle à :

"reconnaître les capacités de chaque corps, même ceux qui ne correspondent pas aux normes de productivité ou de santé, comme essentiels à notre survie collective."»

Son travail théorique, mais aussi artistique et communautaire, a permis à des milliers de personnes de se reconnaître dans des corps et des identités exclues des scènes traditionnelles. Le film documentaire Sins Invalid: An Unshamed Claim to Beauty (2013) reste une archive fondamentale de cette pensée incarnée.


Son décès, annoncé le 29 mai 2025, a provoqué une onde de choc dans les milieux militants :

"Patty était une FORCE. Nous avons centré nos luttes sur ses enseignements."

Elle rejoint les ancêtres, mais ses mots, ses gestes et ses visions demeurent vivants dans nos luttes.


Élisabeth Auerbacher : mordre la main qui infantilise

En France, Élisabeth Auerbacher a ouvert une voie radicale au sein d’un paysage encore balbutiant. Atteinte de spina bifida, elle refuse très tôt d’être enfermée dans la compassion. Juriste de formation, elle entre en lutte au sein du Comité de Lutte des Handicapés (CLH) fondé en 1973, mouvement inspiré des théories marxistes, féministes et antipsychiatriques. Avec d’autres, elle crée le journal Handicapés Méchants, premier média autogéré par des concernéEs, dans un esprit de subversion, de rage et de dérision.

Dans son autobiographie de 1982, Babette, "handicapée méchante", elle écrit :

"Ce qui fait peur, ce n’est pas le handicap, c’est qu’on ose exister sans demander pardon."»

Elle a combattu l’enfermement dans les institutions, l’exploitation dans les ESAT, la médicalisation forcée, la confiscation de la sexualité. Elle réclamait déjà, dans les années 70, un revenu d’existence, l’accessibilité universelle et le droit de vivre chez soi.


Elle a inspiré des générations militantes, bien au-delà du monde du handicap. Elle a fait du mot "méchante" un drapeau d’insoumission. Elle est morte dans la dignité, mais la société ne lui aura pas fait ce cadeau.


Leurs luttes, notre héritage

Si l’une était états-unienne et l’autre française, si leurs outils différaient, Patty Berne et Élisabeth Auerbacher partageaient une même vision : nous ne sommes pas le rebut de la société, nous sommes son avant-garde. Elles ont montré que l’art, la parole, le droit, le corps, le sexe, la colère peuvent être des armes.


Dans une époque qui recycle le validisme sous des formes modernes (pitié, inspiration porn, politiques d’austérité), leur mémoire nous oblige à résister, à créer, à revendiquer.


Patty, Babette, on vous doit tant. Merci. La lutte continue.


Sources :

  • Sins Invalid : https://www.sinsinvalid.org

  • Berne, Patty. "Disability Justice - A Working Draft"

  • Film : Sins Invalid: An Unshamed Claim to Beauty in the Face of Invisibility (2013)

  • CLHEE : https://clhee.org

  • Babette, "handicapée méchante", Auerbacher, É. (1982)

 
 
 

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