Briser le Cycle de l’inaccessibilité
- Laetitia Rebord
- il y a 22 heures
- 4 min de lecture

À l’occasion de la Journée mondiale des mobilités et de l’accessibilité du 30 avril, je veux partager une réflexion qui me tient particulièrement à cœur. Il est temps de dépasser la vision technique de l'accessibilité pour comprendre les mécanismes systémiques qui, quotidiennement, nous excluent.
Chaque année, cette journée nous invite à réfléchir à notre capacité à nous déplacer et à accéder aux espaces communs. Trop souvent, cette réflexion se limite, dans le débat public, à la pose de rampes ou à l'installation d'ascenseurs. Pourtant, comme l'illustre parfaitement le concept du "Cycle de l’inaccessibilité" (conceptualisé par @pacingpixie), l'exclusion est un cercle vicieux bien plus complexe qu'un simple obstacle physique.
En tant que professionnelle directement concernée, paire-aidante en santé sexuelle et handicap, je vois ce cycle se jouer tous les jours. En croisant ce modèle avec ma propre expérience et celle de mes pairEs, je souhaite vous emmener dans les coulisses de cette mécanique de l'exclusion.
Étape 1 : Quand l’inaccessibilité structurelle ferme les portes
Le cycle commence par un constat brut, trop souvent banalisé : un lieu, un événement ou une expérience est inaccessible.
Pour moi, comme pour de trop nombreuses personnes, cela ne se résume pas à une marche trop haute. Les barrières sont systémiques et omniprésentes :
Dans les transports : Je pense à ces gares sans ascenseur, à ces trains aux toilettes inadaptées, où l'embarquement devient un parcours du combattant, dépendant d'un personnel parfois mal formé.
Dans le logement : La loi Elan de 2018, qui n'impose que 20% de logements neufs accessibles, est pour moi un symbole de cette régression. Elle crée une pénurie qui nous confine.
Dans le secteur de la santé : Combien de fois ai-je dû renoncer à des soins parce que le cabinet était inaccessible ou parce que le personnel médical, faute de formation, ne savait pas comment m'approcher sans me blesser ?
Dans la vie sociale : Restaurants, bars, lieux de loisirs... autant de portes closes qui transforment une simple envie de sortie en expédition logistique.
Comme je le demande souvent lors de mes formations : "Avec tout cela, comment est-il possible d'accéder à une vie affective et sexuelle ?" Si je ne peux pas sortir de chez moi ou entrer dans un lieu public pour rencontrer l'autre, ma vie intime devient mission impossible.
Étape 2 : L’impossibilité de participer, une exclusion forcée
La conséquence directe de cette inaccessibilité est mécanique et douloureuse : je ne peux pas venir, je ne peux pas participer.
Ce n'est pas un choix de ma part. Ce n'est pas parce que je suis "casanière". C'est une exclusion forcée par un environnement hostile. Lorsque l'espace n'est pas conçu pour tous, il devient un filtre qui trie les corps "acceptables" des corps "discriminables". Cette étape est cruciale car elle transforme mon incapacité individuelle en une situation de handicap social. On me rend handicapée en m'empêchant d'accéder.
Étape 3 : L’invisibilisation et le déni de réalité
C'est ici que le piège se referme et que la colère monte. Puisque je ne peux pas participer, je ne suis pas visible dans ces espaces.
Les décideureuses, les architectes, les organisateurices d'événements et le grand public en tirent une conclusion erronée, voire blessante : "Les personnes handicapées ne sortent pas", "Elles ne sont pas intéressées par la culture", ou "Elles sont trop peu nombreuses pour justifier des aménagements coûteux".
Ce phénomène d'invisibilisation est renforcé par ce que je nomme le validisme bienveillant : cette forme de protectionnisme de la part de mes proches ou des soignantEs qui, par peur ou préjugés, me maintiennent à l'écart sous prétexte de me protéger. Résultat : mon absence dans l'espace public est utilisée comme preuve qu'il n'est pas nécessaire de le rendre accessible. C'est un raisonnement circulaire absurde.
Étape 4 : La figure de l’exception et l'inspiration porn
Lorsqu'il m'arrive, grâce à une aide humaine, une technologie coûteuse ou une volonté de fer, de parvenir tout de même à accéder à ces espaces inaccessibles, je suis perçue comme une anomalie statistique, une "exception" (une valeur aberrante).
Pire encore, je suis souvent victime de ce qu'on appelle l'inspiration porn. On me félicite d'être "courageuse" d'oser vivre ma vie, transformant mon existence quotidienne en spectacle motivant pour les personnes valides.
Le message implicite que je reçois : "Regardez comme elle est extraordinaire de réussir là où les autres échouent."
Ma réalité : Je ne veux pas être une héroïne. Je veux simplement avoir le droit d'être banale, d'aller boire un verre en terrasse ou d'assister à une conférence comme tout le monde, sans que ma présence ne soit un exploit.
Étape 5 : Le refus du changement
Parce que nous sommes perçuEs comme des exceptions, les personnes au pouvoir refusent de faire des changements.
L'argument économique ou logistique revient en boucle dans les conseils d'administration et les mairies : "Pourquoi investir des milliers d'euros pour si peu de monde ?". Ce refus de changer perpétue le statu quo. L'accessibilité est vue comme une option, un luxe, plutôt que comme un droit fondamental et un standard de conception. On nie notre droit à la cité.
Étape 6 : La perpétuation du cycle
Et ainsi, les lieux restent inaccessibles. Le cycle recommence, inlassablement, jour après jour.
Ce mécanisme explique pourquoi, malgré les lois (comme la loi de 2005 en France), les progrès sont si lents à mes yeux. Ce n'est pas un problème de budget, c'est un problème de perception et de conception de la société. On continue de construire le monde pour une norme qui n'existe pas, en nous laissant sur le bord du chemin.
Une responsabilité collective
Le "Cycle de l’inaccessibilité" nous montre que l'exclusion n'est pas un accident, mais le résultat d'une suite de décisions (ou d’inaction) prises par la société valide.
À l'occasion de cette Journée mondiale, je veux vous rappeler que l'accessibilité n'est pas une faveur que vous nous accordez. C'est une condition sine qua non pour une société démocratique et inclusive. Briser ce cycle demande de remettre en question vos normes, d'accepter la diversité des corps et de reconnaître que votre liberté ne peut se construire sur notre enfermement.




Commentaires